L'exil n'est pas une fuite, mais une transition vers une autre dimension de liberté
Interview avec l'académicien Basarab Nicolescu










par Lucian Dindirică
Decembre 2025
Lucian Dindirică : Mosieur Académicien Basarab, vous avez quitté la Roumanie dans les années 1960, à une époque où partir pour l’Ouest était une décision presque impossible. Qu’est-ce qui vous a poussé à partir alors ?​
Basarab Nicolescu: Ce n'était pas une fuite au sens classique du terme, mais une transition. J'avais le sentiment que la Roumanie était devenue pour moi un espace où l'esprit était de plus en plus étouffé. Je faisais de la physique à un bon niveau, mais sans possibilité de dialogue avec le monde scientifique libre. Lorsque j'ai eu l'opportunité de partir en France, à Paris, pour un stage de recherche, j'ai su que c'était une porte qui s'ouvrait sur un autre monde : celui de la liberté intellectuelle. Ce fut une séparation douloureuse, mais nécessaire. Je ne suis pas parti par haine, mais par amour de la vérité et du savoir.
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L. D.: Comment s'est passée votre installation en France, dans un environnement complètement différent de celui de la Roumanie ?​
B. N.: À la fois difficile et merveilleux. Difficile, car dans les années 60 et 70, un jeune chercheur de l'Est a dû faire ses preuves à deux reprises. Merveilleux, car la France m'a offert l'espace nécessaire pour m'exprimer et construire. À Orsay, j'ai découvert non seulement la physique des particules, mais aussi ce que j'appelle « la physique de l'esprit ». J'ai compris que le monde subatomique n'est pas qu'un laboratoire de formules, mais un lieu où la réalité s'ouvre au mystère.
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L. D.: Durant vos années en France, vous avez réalisé d'importants travaux en physique théorique, mais aussi en philosophie des sciences. Quelle est selon vous votre plus grande réussite ?
B. N.: Sans doute l'introduction du concept de niveaux de réalité et la formulation d'une méthodologie transdisciplinaire. J'ai ressenti le besoin de dépasser la fragmentation du savoir moderne. La physique quantique m'a montré qu'on ne peut appréhender le monde à travers un seul langage. C'est ainsi que j'ai commencé à rechercher le lien entre science, art et spiritualité. La transdisciplinarité n'est pas une théorie, mais une manière de vivre, une façon de comprendre que l'univers ne s'arrête pas aux frontières de la raison, mais se prolonge dans le silence du cœur.
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L. D.: Comment cette vision a-t-elle été accueillie dans le milieu universitaire français ?
B. N.: Au début, avec quelques réserves. Les Français sont rigoureux, ils aiment la clarté, et l'idée de transdisciplinarité semblait à certains une utopie poétique. Mais, avec le temps, les choses ont changé. J'ai été invité à enseigner, à donner des conférences, à coordonner des recherches. Je suis devenu membre de l'Académie des sciences française et de l'Académie roumaine, et mes livres — Nous, la particule et le monde, Manifeste de la transdisciplinarité, Qu'est-ce que c’est la réalité ? — ont été traduits dans de nombreuses langues. Je pense que le temps a prouvé que ce que je proposais n'était pas une métaphore, mais une voie de réconciliation entre des mondes apparemment opposés.
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L. D.: Comment avez-vous vécu l'exil ??
B. N.: L'exil est une blessure qui ne se referme jamais complètement. On ne guérit pas du manque, mais on apprend à le transformer en lumière. Pour moi, l'exil fut une école d'intériorité. J'ai appris que la patrie n'est pas seulement un lieu, mais une vibration de l'âme. Quand j'écris ou que j'enseigne, la Roumanie est toujours présente : dans la langue que j'entends en moi, dans le souvenir de mes parents, dans la poésie d'Eminescu. L'exil m'a appris qu'on peut appartenir à plusieurs mondes sans perdre ses racines.
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L. D.: Vous avez suivi les initiatives en Roumanie liées à la préservation de la mémoire de l'exil, et vous avez participé avec moi au projet de création du Musée de l'exil roumain à Craiova. Comment avez-vous appris cette nouvelle ?
B. N.: C’est avec une profonde émotion que j’ai appris la création d’un Musée de l’Exil à Craiova, ville qui a vu naître tant d’intellectuels éclairés. J’ai ressenti qu’une partie de notre histoire collective était enfin reconnue. L’exil ne doit pas être perçu comme une fuite, mais comme un prolongement de la culture roumaine dans le monde. Chaque Roumain parti a emporté avec lui une part de l’âme de son pays. Le Musée de Craiova offre à cette souffrance un lieu de recueillement et une forme de gratitude. C’est un geste de réunification spirituelle.
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L. D.: Quel message adresseriez-vous aux jeunes chercheurs roumains qui suivent actuellement une formation à l'étranger ?
B. N.: Ne pas craindre la complexité du monde. Ne pas croire que science et spiritualité sont dissociables. Le monde a besoin d'êtres humains à part entière, non de spécialistes isolés. Ne pas oublier la langue roumaine, lire de la poésie, préserver ses racines. Et surtout, ne pas perdre foi en l'immensité de la réalité, bien au-delà de ce que nous pouvons mesurer. La véritable connaissance commence là où nos instruments s'arrêtent.
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L. D.: Si vous deviez retourner en Roumanie aujourd'hui, quelle serait la première chose que vous feriez ?
B. N.: Je me promènerais dans les rues de Bucarest et m'arrêtais pour écouter les gens parler. La langue roumaine possède une musicalité particulière, une vibration qui vous reconnecte au monde. Ensuite, j'irais à Craiova, au Musée de l'Exil, pour regarder les photos de ceux qui sont partis et leur dire, en pensée, que leur voyage n'avait pas été vain.
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L. D.: Enfin, comment définiriez-vous l'exil, à la lumière de votre propre vie ?
B. N.: L'exil est une épreuve cosmique. Il ne vous éloigne pas de vous-même, mais au contraire, vous permet de vous approfondir intérieurement. Lorsque vous acceptez ce paradoxe, vous n'êtes plus prisonnier de l'histoire, mais vous en devenez le voyageur.
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Lucian Dindirică : Monsieur l’académicien, mon cher Basarab, je vous remercie pour cette confession qui touche non seulement au souvenir de l'exil, mais aussi à l'essence même de la liberté.
Basarab Nicolescu : Je vous remercie également. La liberté est, après tout, la plus grande forme de connaissance.
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