Céline Arnauld - la voix méconnue du dadaïsme






par Silvia-Carmen Piștea
Octobre 2025
« J’ai passé trois mois en costume de scaphandrier, au fond d’un lac, pour retrouver un sourire perdu. Quand la fenêtre du désir s’ouvrit enfin sur mon amour, je n’étais plus qu’une strophe de neige. Et ce fut cet amour épanoui dans le murmure de mes phares lumineux qui désormais fut mon Point de Mire ».
Cette citation est tirée de "Diorama", texte programmatique, écrit par Céline Arnauld en 1924 à Paris. Le premier tome des "Œuvres complètes" de Céline Arnauld et Paul Dermée est publié en 2013 chez Classiques Garnier, "Bibliothèque de littérature du XXe" et il est consacré à Céline Arnauld. Mais qui est donc cette écrivaine dont le nom devrait évoquer l’histoire littéraire, et plus précisément, le dadaïsme ?
Tout d’abord, son vrai nom est Carolina Goldstein et elle est née le 27 décembre 1885 à Călăraşi, en Roumanie. Elle arrive à Paris en 1914 et fait des études de lettres à la Sorbonne ; elle prend le nom de Céline Arnauld la même année. Son nom figure parmi ceux des protagonistes dada et son visage apparaît dans la photo de groupe prise en 1921, à côté de ceux de Tristan Tzara, Paul Dermée, André Breton, Picabia et autres. Cependant, trouver de nos jours ses œuvres – son œuvre littéraire – avant la publication du volume mentionné plus haut – était un vrai travail de recherche parmi les oubliés de l’histoire littéraire. Commençons par sa vie et par son parcours dont nous pouvons – bien qu’on sache assez peu – ébaucher un portrait.
En tant que participante au mouvement dada, Céline Arnauld rencontre à Paris l’écrivain belge Paul Dermée qui deviendra son mari (1). Grâce à l’article de Barbara Meazzi, Paul Dermée entre la Belgique, la France et l’Italie publié dans "Échanges épistolaire franco-belges", nous avons quelques informations sur leur vie commune : « Ce fut à Paris, au cours de la guerre de 1914-1918 que Paul Dermée épousa Celine Arnauld (née roumaine), le magnifique poète de "L’Apaisement de l’éclipse". Au moment de leur mariage ils étaient très pauvres tous les deux et vivaient à Montmartre, dans une chambre à peine meublée. Un matelas (une paillasse) posé sur le sol leur servait de couche. Paul Dermée n’était pas parti à la guerre pour des raisons de déficience physique. Il était – et fut toujours – de constitution faible, et il était affligé d’un strabisme violent (…). Céline était belle, douce, silencieuse, aimante. Un corps svelte, un visage allongé, des beaux yeux, une chevelure abondante et très légèrement crêpelée (…) Dermée entourait sa femme d’une sorte de dévotion souriante » (2).
Le premier volume de poèmes de Céline Arnauld, "La Lanterne Magique", apparaît en 1914, suivi en 1919 d’un roman poétique, "le Tournevire" ; sa seule pièce de théâtre, "l’Apaisement de l’éclipse" sera précédée d’un texte programmatique, "Diorama", en 1924. Si l’histoire littéraire garde un souvenir plutôt effacé de cette écrivaine, c’est à cause des tirages très limités de ses livres, d’où la difficulté de les trouver dans des librairies et des bibliothèques. Au début de sa carrière, Céline Arnauld est associée au mouvement dadaïste par le biais des articles, manifestes, des événements dada, toutefois l’on ne doit pas réduire son existence littéraire seulement aux mouvements d’avant-garde.
Dans un livre sur Marcel Duchamp, Apollinaire utilise le syntagme « traces de la vie » qui pourrait s’appliquer fort bien au cas de Céline Arnauld : « Tous les hommes, tous les êtres qui ont passé près de nous ont laissé des traces dans notre souvenir et ces traces de la vie ont une réalité, dont on peut scruter, dont on peut copier les détails. Ces traces acquièrent ainsi toutes ensemble une personnalité dont on peut indiquer plastiquement les caractères individuels, par une opération intellectuelle ». En effet, Céline Arnauld n’a laissé par le biais du dadaïsme, du surréalisme que des traces de sa vie, qui auraient pu être des traces de son œuvre si l’histoire littéraire avait eu l’intérêt de lui rendre sa place parmi les femmes écrivaines. À côté d’Emmy Hennings, Sophie Taeuber, Hannah Höch et Suzanne Duchamp, Céline Arnauld est la cinquième femme mentionnée comme faisant partie de femmes dada. Bien qu’elle ait été la seule à écrire un manifeste dada, elle est la moins connue parmi les autre citées (3).
Voyons concrètement quelles sont les traces laissées par Céline Arnauld. Dans son livre, "Dada’s women", Ruth Hemus, essaie de situer et de valoriser les œuvres de Céline Arnauld parmi celle de ses contemporaines appartenant au même mouvement. Si Céline Arnauld, nous rappelle Hemus, est parmi les moins connues des autrices citées, cela est dû au fait que ses écrits n’ont pas été réédités depuis longtemps et à cela s’ajoute aussi le fait qu’il n’y a pas d’études sur sa vie ou sur son travail. Pourtant, elle apparaît dans des anthologies, par exemple Williard Bohn dans son livre "The Dada Market : An Anthology of Poétry" de 1993, inclut trois poèmes de Céline Arnauld en français et en traduction aussi : Entre voleurs (Among thieves), Les Les Ronges-bois (The Wood-Gnawers) et Avertisseur (Alarm). Par ailleurs, elle apparaît dans le livre de Dawn Ades, "The Dada Reader" (2006) toujours avec trois poèmes : Dada parasol, Luna Park et Particulars.
La place de Céline Arnauld dans le monde littéraire n’est parfois définie que par rapport à son mari, le poète Paul Dermée, alors qu’à son époque c’était elle qui était « le poète » du couple Arnauld-Dermée :
« Sa femme, la poétesse, Céline Arnauld, dirige actuellement une publication éphémère, "Projecteur", où se trouvent des textes de principaux dadaïstes de Paris. Céline Arnauld et Paul Dermée collaborent entre autres à "Dadaphone" qui reproduit leurs photographies avec celle d’Aragon, Breton et Tzara… et figurent au sommaire du no. 13 de "Littérature" parmi les signataires des 23 manifestes du mouvement
dada (1920) » (4). En 1924, les propos de Céline Arnauld dans son livre "L’Apaisement de l’éclipse. Passion en deux actes", publié chez les Écrivains Réunis, relèvent presque de la prophétie : « Mes livres ayant été publiés dans des éditions à tirage très limité, ils ne peuvent pas être connus de tous, de jour en jour plus nombreux, qui s’intéressent à la poésie ultra-moderne ». Arnauld connaît le destin de ses livres, cependant elle ne semble pas s’en lamenter. Son style d’écriture est marqué par une lucidité déconcertante mais tonique à la fois.
Bien que l’histoire littéraire s’est contentée de la voir parfois seulement comme la femme de, l’épouse de Paul Dermée, l’œuvre de Céline Arnauld est redécouverte aujourd’hui et elle est mise en valeur de plus en plus à travers des projets comme celui de Ruth Hemus intitulé "Writing, Gender and Identity in the Parisian avant-garde : the case of Céline Arnauld" ou encore par la réédition de ses écrits par les éditions Classiques Garnier Paris. Les « traces de la vie » – le syntagme d’Apollinaire – bien qu’elles soient difficiles à trouver dans un premier temps, elles existent bel et bien et ensemble esquissent la personnalité de Céline Arnauld dont le parcours sort certainement de l’ordinaire.
Notes:
(1) Leur mariage a lieu à la mairie du 5e arrondissement et durant leur vie maritale ils sillonnent ensemble Paris d’un arrondissement à l’autre, en commençant par leur premier appartement dans le 5e et en poursuivant par d’autres dans le 18e, le 15e et enfin, le 14e rue Cassini où Céline Arnauld mettra fin à ses jours en 1953 suite à la douleur d’avoir perdu son mari à cause d’un cancer.
(2) Barbara Meazzi, Paul Dermée entre la Belgique, la France et l’Italie in Échanges épistolaires franco-belges, dir. André Guyaux avec la collaboration de Sophie Abeele-Marchal, PUPS, 2007, p. 242.
(3) C’est Ruth Hemus dans son œuvre Dada’s women, qui mentionne Céline Arnauld parmi les femmes dadaïstes, cela ne fait pas d’elle bien évidemment la cinquième femme dada dans l’absolu. Dada’s women, Yale University Press, 2009, p. 165.
(4) Ibidem, p. 166.
Bibliographie :
Arnauld, Céline, Dérmée, Paul, Œuvres complètes, tome I – Céline Arnauld, édition établie par Victor Martin-Schmets, Paris, Classiques Garnier, « Bibliothèque de littérature du XXe siècle », 2013
Hemus, Ruth, Dada’s women, Yale University Press, 2009
Meazzi, Barbara, Paul Dermée entre la Belgique, la France et l’Italie in Échanges épistolaires franco-belges, dir. André Guyaux avec la collaboration de Sophie Abeele-Marchal, PUPS, 2007

Projet financé par le Département pour les Roumains de Partout (mai – octobre 2025)
Le contenu de ce matériel ne reflète pas la position officielle du Département pour les Roumains de Partout
