Eli Lotar: Une vie entre photographie, cinéma et amitié








par Raluca Maria Smaranda
Octobre 2025
À Paris dans les années 30, la photographie n’était pas considérée comme un art, mais plutôt comme une activité ordinaire, accessible à tout amateur. En jetant un coup d’œil sur l’histoire de la photographie à Paris, on constate que la plupart des photographes connus de cette période sont étrangers. Ce sont eux qui ont osé transformer les cadrages et devenir les pionniers de la photographie moderne. Eli Lotar s’inscrit dans cette mouvance, enrichissant le langage visuel par ses expériences avant-gardistes.
Photographe et cinéaste d’origine roumaine, Eli Lotar arrive en France dans les années 20, à l’âge de 19 ans. Son vrai nom est Eliazar Lotar Teodorescu, il est le fils de l’un des poètes roumains les plus connus, Tudor Arghezi (Ion Nae Teodorescu). Il est né à Paris, dans le 18e arrondissement, mais ses parents retournent en Roumanie alors qu’il a moins de deux ans. De retour en France, il devient l’assistant de Germaine Krull, photographe allemande, militante et voyageuse. Durant la période des « années folles », tous deux deviennent des représentants de la « Nouvelle Vision ». Ils arpentent les rues d’un Paris en pleine transformation urbaine et jouent avec les cadrages, jusqu’alors trop picturaux. Leurs sujets pénètrent les zones de transition, comme les trains, les ports, les embarcations, les avions, les voies ferrées ou les cirques.
Ensemble, ils participent à la importante exposition « Film und Foto » de Stuttgart en 1929, aux côtés d’André Kertész et de Man Ray. À partir de 1928, Eli Lotar publie dans des revues telles que Vu, Jazz, Arts et métiers graphiques, où il réalise des cadrages audacieux et parfois abstraits. En 1929, il se fait connaître par un reportage sur les abattoirs de La Villette, publié dans la revue Documents. Il y saisit des lieux insolites, des recoins misérables et cachés, qui contredisent l’image d’une métropole moderne et propre.
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Les amitiés qu’il noue avec des personnes actives dans le domaine du cinéma le mènent à collaborer avec les frères Prévert, le photographe Henri Cartier-Bresson, le réalisateur Jean Renoir ou Luis Buñuel. Eli Lotar a participé à une vingtaine de films, en tant qu’assistant opérateur, caméraman, directeur de la photographie ou photographe de plateau. Il a été présent sur le tournage de Le Petit Chaperon rouge (1930) réalisé par Alberto Cavalcanti, a été caméraman pour L’Affaire est dans le sac (1932) de Pierre Prévert et a réalisé l’image du film Tierra sin pan (Las Hurdes) de Luis Buñuel (1933).
En 1945, Lotar réalise Aubervilliers, son plus grand succès en cinéma. La mairie de cette ville ouvrière en périphérie de Paris souhaite montrer la vie quotidienne des habitants, dans l’espoir de reconstruire les bâtiments endommagés ou détruits par la guerre. C’est un film documentaire qui montre des images d’une misère extrême dans le monde prolétaire, accompagnées de chansons innocentes et pleines d’espoir en un monde nouveau. Encore aujourd’hui, un parc porte son nom, près du canal Saint-Denis à Aubervilliers.
Au cours des vingt années suivantes, jusqu’à sa mort, Lotar s’implique dans des projets photographiques, mais n’a plus de réalisations notables au cinéma. Il voyage en Grèce, en Espagne, en Pologne et même en Afrique ou en Indochine.
En 1956, avec l’aide de George Macovescu, alors directeur de l’Office du Cinéma, il fait connaître le film Aubervilliers en Roumanie. Il retrouve sa famille, mais ne reste pas longtemps, malgré une proposition de collaboration.
Dans les dernières années de sa vie, il consacre son temps à l’organisation méticuleuse de ses plaques de verre et de ses négatifs (environ neuf mille). Divers témoignages décrivent un homme très charmant et agréable, souvent invité à des soirées mondaines et à des rencontres artistiques ou littéraires. Il passe également beaucoup de temps dans l’atelier du sculpteur Alberto Giacometti, posant comme modèle ou documentant son travail. Les deux se connaissent depuis 1944, lorsque Lotar avait réalisé des photographies pour la revue Labyrinthe. Le sculpteur écrit à Albert Skira, éditeur d’art suisse et ami commun : « Je suis enchanté des photographies, je les trouve très belles... Pendant des mois j’ai regretté chaque jour de ne pas trouver le temps de faire une nature morte avec ma table, avec le vase d’eau... Lotar l’a faite à ma place et bien mieux, dans la lumière que je souhaitais. »
À l’image de ses photographies urbaines, Eli Lotar offre une perspective nouvelle tout en conservant un équilibre proche du graphisme. Ses compositions témoignent d’un innovateur et d’un fin observateur de la réalité, qu’il nous invite à dépasser.
En 1993, le Centre Georges-Pompidou lui consacre la première exposition révélant sa personnalité complexe. Une vaste rétrospective de son œuvre a eu lieu en 2017 au Jeu de Paume.

Projet financé par le Département pour les Roumains de Partout (mai – octobre 2025)
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