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Ioana Andreescu – sur une anthropologie des rituels dans les Carpates

par Daniela Iancu

Octobre 2025

     Ioana Andreescu est née en 1934 à Stoina, en Roumanie. En 1958, elle étudie à Bucarest, où elle obtient un diplôme en philologie roumaine. En Roumanie, elle mène une riche activité de rédactrice à la maison d’édition pour la littérature et l’art ESPLA Bucarest, où elle travaille sous la direction de Petru Dimitriu à partir de 1958, puis, dès décembre 1969, aux Éditions Mihai Eminescu. À l’âge de 39 ans, elle suit son mari en France, le compositeur et musicologue Costin Miereanu. Elle poursuit alors des études de sociologie à la Sorbonne, ayant décidé, à partir de 1972, de s’installer définitivement en France.

     À Paris, elle publie deux romans — "Soleil aride" (Grasset, 1972) et "Sentimental discours" (La Table Ronde, 1983) — ainsi que deux ouvrages d’histoire sociale en collaboration avec Mihaela Bacou. Elle contribue également à de nombreuses études dans divers périodiques. Elle participe à la rédaction de "The Encyclopedia of Religion", dirigée par Mircea Eliade, avec l’article « Magic in Eastern Europe », publié dans le volume 9 (Macmillan Publishing Company, New York ; Collier Macmillan Publishers, Londres, 1988, p. 101–104). En France, elle alterne la prose littéraire avec des recherches en anthropologie sociale. Après avoir terminé ses études à l’université Paris V – Sorbonne, elle poursuit ses recherches à l’École des hautes études en sciences sociales, où elle soutient une thèse de doctorat sous la direction de Paul Stahl, intitulée "La sorcellerie au vingtième siècle : pratiques magiques en Petite Vallachie." 

     Ioana Andréésco collabore à plusieurs revues spécialisées, parmi lesquelles "Cahiers de littérature orale", "Études et documents balkaniques et méditerranéens", ainsi que les "Cahiers internationaux de sociologie." Ses romans, publiés en France, ont reçu un accueil critique chaleureux de la part de prestigieuses publications littéraires. Son ouvrage "Discours sentimental" a été récompensé par le prix de la Société des Gens de Lettres à Paris. Le roman anthropologique "Mourir à l’ombre des Carpates", coécrit avec Mihaela Bacou, s’est distingué par la qualité de ses analyses et des présentations issues d’une enquête de terrain menée dans la région de Gorj. À son sujet, l’anthropologue Vintila Mihailescu écrit :

« Ce qui est intéressant, ce n’est pas le fait purement authentique, purement folklorique, épuré des influences étrangères pour être réintégré, à la manière d’un musée, à sa juste place dans l’héritage de la culture traditionnelle, mais le fait de vivre, avec sa diversité et ses dynamiques propres. Ce n’est pas l’originalité, mais la viabilité qui attire l’attention des chercheurs. »

      La région de Gorj a également suscité un vif intérêt grâce aux travaux de Constantin Brăiloiu, notamment son ouvrage "D’ale mortului în Gorj" qui explore les coutumes liées à la mort et à l’au-delà. Il y décrit les rituels destinés à assurer le départ définitif du défunt, dans une culture marquée par la crainte des « moroilor » — les revenants. Cette peur ancestrale des morts a donné lieu à une série de pratiques rigoureusement observées, visant à prévenir leur retour. À cet égard, Ioana Andréésco rejoint la pensée de Mircea Eliade, qui évoque une attitude de pacification de l’âme du défunt. Le rituel funéraire, selon elle, restaure les représentations culturelles et les devoirs « objectifs » envers l’ordre du monde. L’écrivaine introduit ici la notion de "rost" — le sens. Tout est subordonné à cet impératif : « trouver son sens », afin que la dynamique ininterrompue du monde puisse se poursuivre, et que chaque événement soit expliqué et intégré dans un ordre plus vaste, celui des cultures paysannes traditionnelles. Dans cette perspective, la mort perd son statut d’événement individuel ou communautaire ; elle devient une "altérité" absolue, l’un des visages de l’étranger, soumise aux règles générales qui régissent la manière dont le paysan se rapporte à l’inconnu et au monde blanc dont il est issu. En tant qu’altérité invincible, la mort doit être contenue dans les limites de son domaine — d’où l’importance des actes rituels destinés à séparer les mondes. Mais parce que nul ne peut échapper à cette altérité, elle doit aussi être apprivoisée, appropriée — d’où le rôle fondamental des offrandes et des formes de communication avec l’au-delà.

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     Ses ouvrages anthropologiques "Mourir à l’ombre des Carpates" et "Où sont passés les vampires" sont le fruit de recherches menées dans les villages d’Olténie entre 1976 et 1985. Ioana Andréésco y observe que les rites funéraires ont connu une « amplification », marquée par un « étonnant pragmatisme » : la mort subit un processus de désacralisation, sa proximité devenant « trop familière ». À la suite de ses échanges avec Ioana Andréésco autour des enquêtes de terrain, Mircea Eliade constate que dans les villages roumains,

« une nouvelle mythologie de la mort et un nouveau système de rites funéraires, difficiles à imaginer il y a un demi-siècle », sont en train de se constituer. De son côté, Edgar Reichman exprimait sa surprise dans Le Monde du 26 décembre 1986 : « Nous y découvrons une étonnante géographie, celle de l’au-delà, qui n’a rien en commun avec la perception occidentale de l’Enfer et du Paradis. » Louis-Vincent Thomas, dans le Bulletin de la Société de Thanatologie (n° 77/78, année XXIII, 1989), s’exprime à propos du livre d’Ioana Andréésco, soulignant qu’en Roumanie, même durant la période communiste, les croyances athées et les rites populaires ont subsisté. Ils ont constitué une forme de contre-pouvoir, un moyen de défense pour la préservation de l’identité collective. Selon lui, ce livre représente une incursion profonde dans l’inconscient collectif d’une Roumanie mystérieuse que l’idéologie officielle n’a jamais réussi à effacer. Dans la revue "Notre Histoire", Claude-Henri Rocquet confie qu’en lisant les ouvrages d’Ioana Andréésco, il pensait à cette phrase de "Tristes Tropiques" :

     « La représentation qu’une société se fait du rapport entre les vivants se réduit à un effort pour cacher, embellir ou justifier, sur le plan de la pensée religieuse, les relations qui prévalent entre les vivants. »
Il poursuit : « Il n’est sans doute pas de meilleure méthode pour comprendre une société que d’observer l’ensemble des croyances et des rites, légendes et images que cette société fabrique autour de la mort. »

En Roumanie, pays de tradition chrétienne et de langue latine, les croyances païennes, paysannes et préhistoriques se sont superposées à l’enseignement de l’Église. Du pays de l’au-delà — ses routes, ses douanes, ses ponts, ses anges accompagnant le voyageur dans l’invisible — Ioana Andréésco et Mihaela Bacou dressent un tableau remarquable, révélant une création populaire qui persiste et se transforme.

« Les ressources du sacré sont infinies, même lorsqu’elles semblent se travestir sous les traits les plus communs du profane. »

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     Les interventions d’Ioana Andréésco dans les médias sont nombreuses : TF1, France 3, France Culture, France Musique, France Inter, Radio Classique. Elle y aborde des thèmes tels que la magie, l’art populaire, les motifs traditionnels roumains, les vampires, les rituels de désenvoûtement (déliages), ou encore la conception populaire de la fin du monde dans l’univers traditionnel roumain. Elle participe également à l’édition du volume 3 de la revue "Ethnologie française", consacré au thème « La Roumanie : constructions d’une narration », ainsi qu’à la production du film Rites de passage, diffusé sur ARTE entre 1993 et 1994.

Par ses publications et ses interventions, Ioana Andréésco contribue activement à redresser l’image de la Roumanie à l’étranger et, grâce aux efforts conjoints des deux pays, à revaloriser la représentation d’une nation.

Projet financé par le Département pour les Roumains de Partout (mai – octobre 2025)

https://dprp.gov.ro/web/

Le contenu de ce matériel ne reflète pas la position officielle du Département pour les Roumains de Partout

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