Le poète Miron Kiropol – une singularité










par Cristina Hermeziu
Octobre 2025
Poète, romancier, peintre et traducteur, Miron Kiropol (1936-2020) reste une singularité parmi la pléiade des personnalités roumaines en exil, qui ont vécu et créé à Paris.
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Né le 29 septembre 1936 à Bucarest, il est le fils d’Elena Stanciu (connue aujourd’hui comme Mita Stanciu, artiste peintre) et de Simion Chiropol, sergent de gendarmerie. Sa famille n’est pas un havre de paix. Proche de sa mère, mais très tôt en rupture avec son père, Miron ressentira toute sa vie l’exclusion familiale comme une plaie ouverte : "J'étais en exil dans ma propre famille" écrira-t-il.
Après des études au lycée « Dimitrie Cantemir », il suit les cours de la Faculté des Lettres de l'Université de Bucarest, qu'il abandonne après la première année. Miron Kiropol brûle déjà pour la poésie, et ce sacerdoce ne se tarira jamais, comme il le confessera des dizaines d’années plus tard : « Je tombe amoureux des flammes ».
Il fait ses débuts en 1963 dans le magazine Contemporanul, puis en 1967 avec son premier recueil de poèmes, Jocul lui Adam (Le jeu d'Adam). « Ses poèmes incantatoires ne peuvent pas être réduits à des concepts », écrit très tôt Paul Georgescu, l’un des critiques littéraires les plus connus de l’époque (Viata Romanească, 1965). De même, en lui dédicaçant l’un de ses recueils en 1968, le grand poète roumain Nichita Stănescu croque un portrait visionnaire : « A Miron, poète suave et étrange, mon ami angélique ».
Arrivée de l’étranger, une lettre qui surnomme Miron Kiropol « sorcier de la poésie » l’invite à la Biennale de la poésie de Belgique. La Securitate essaie de l’empêcher de partir, sans succès. Miron Kiropol quitte son pays en proie au stalinisme et à la censure en 1968. D’ailleurs, son troisième recueil écrit en Roumanie, Rosarium (1969), n’est jamais distribué, les autorités communistes le retirent vite et le détruisent : le poète est interdit. Miron Kiropol demande et obtient l’asile politique en France où il est soutenu grâce à la reconnaissance de personnalités telles que Pierre Emmanuel ou Vintilă Horia.
A Paris, il suit les cours de l’Institut catholique, travaille pendant un certain temps comme gardien au Musée d'Art Moderne Centre Pompidou, collabore aux émissions de Europe libre, tout en commençant à peindre. Peintre sur bois, employant la technique à l’œuf des icônes, il s’impose par une touche originale, appréciée pour son primitivisme raffiné et ses couleurs denses. Ses premiers peintures sont montrées au public lors de plusieurs expositions personnelles à Paris et à Madrid. Créés dans son atelier qu’il installe quelques années à Chartres, nombre de ses tableaux ont rejoint les collections du Musée international d'Art naïf Anatole-Jakovsky à Nice, de la Galerie Cérès Franco ou encore de la Galerie Carpentras dans le sud de la France. Il exposera aussi régulièrement à la Galerie Treger, rue Mazarine, à Paris. Son tableau, Hommage à Essenine, a été acquis par le Fonds National d'Art Contemporain. Il est exposé à l'ambassade de France de Canberra (Australie).
Il revient à la littérature en 1972 quand paraît le recueil de poèmes Sur le visage rédempteur. Au fil du temps, il poursuit son écriture poétique en français, publiant dans les années 1980 six recueils. En 1983, le célèbre éditeur de poésie Guy Chambelland lui consacre un numéro de sa revue « Pont de l'Épée ». Pour Miron Kiropol, le poète est un halluciné, magnétisé par le désir inassouvi de saisir et de mettre en verbe la transcendance. "Il cherche l'aube pour devenir cendre", écrit-il. Les titres de ses recueils, parus au Pont de l'Epée et aux éditions Chambelland, témoignent de sa quête spirituelle énigmatique : Dieu me doit cette perte, Auguste nostalgie du sang, Chasteté régnante, Signes légendaires, Apophtegmes de l'amour. En 1991, paraît un ouvrage en prose singulier, poétique et philosophique à la fois, Diotima. Tome I – Les morts s’en mêlent.
Redécouverte en Roumanie après 1990, son œuvre commence à être publiée aussi dans son pays d’origine. En 1992, son recueil Dieu me doit cette perte reçoit le Prix de l'Union des Ecrivains Roumains et le Prix de l'Académie Roumaine. Ensuite, en 1997, lors du premier Festival International de poésie d'Oradea, il se voit décerner le Prix Opera Omnia.
En tant que traducteur, Miron Kiropol signe les versions roumaines de plusieurs écrits d’auteurs divers, tels que Maurice Sève, Hopkins, Keats, Eugenio Montale, Cecco Angiolieri, Dino Campana, Salvatore Quasimodo ou encore de la poésie néerlandaise contemporaine. Il traduit du roumain vers le français Mihai Eminescu, George Bacovia, Ion Caraion, Constantin Abăluță et Mircea Dinescu.
Sa singularité, d’après son ami et critique littéraire Lucian Raicu (1934-2006), lui aussi une figure marquante de la diaspora roumaine parisienne, réside dans sa foi inébranlable en la poésie comme réceptacle d’une dimension qui transgresse l’être. Ses œuvres picturales tardives témoignent également de ce filon spirituel qui s’est affiné au fil des âges. « Ses dernières toiles représentent des compositions intériorisées où les visages humains semblent auréolés par une douce sainteté, celle qui s’apparente à la plus profonde solitude. (…) Un primitivisme hiératique anime ses visions sobres qui reprennent d’une autre manière la soif du sacré qui traverse toute sa poésie », résume le poète Constantin Abăluță.
Miron Kiropol s’est éteint le 18 juin 2020 à Paris, et repose au cimetière de Thiais. Inédits, les poèmes de ses derniers cahiers manuscrits, remplis d’une écriture énigmatique et fiévreuse, retranscrits par Elisabeth Bonvarlet-Kiropol, l’épouse du poète, sont en cours de publication.
Si, dans son cas, la poésie relève d’un état de grâce indifférent aux choses du monde, issu d’un perpétuel forage intérieur, Miron Kiropol donne l’impression qu’il aurait pu créer partout et dans n’importe quelles conditions. Voilà pourquoi, le Paris des écrivains roumains a beaucoup de chance de voir briller cette singularité dans sa constellation.
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Références :
Miron Kiropol, Neistovită inima vântului. Poeme alese de Constantin Abăluță, Cartier de colecÈ›ie, éditions Cartier, 2020.
Lucian Raicu, Préface au volume Miron Kiropol, Chasteté régnante, éditions Le Pont de l’Epée, 1987.
Alain Simon, Miron Kiropol, gardien de la poésie, dans La Croix, L’Evènement, 20 août 1988.
Louis Monier, Basarab Nicolecsu, Roumains de Paris, éditions Michel de Maule, 2017, p. 88.
Florentin Palaghia, Préface au volume Miron Kiropol, Rosarium redivivus, éditions Timpul, 2022.
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